Rencontre d'hommes remarquables
- Philippe Festou
- 5 août
- 4 min de lecture
Causeries des captures d'écran sur des champs de surf

Cette capture d'écran provient d'un documentaire datant de 1993. Une expédition menée par l'anthropologue Jean-Pierre Dutilleux accompagné d’une équipe initie un premier contact avec des hommes de la tribu Toulambi en Papouasie Nouvelle Guinée.
Si ces hommes de la foret n'ont jamais vu d'hommes blancs, ces derniers sont pourtant présents chez les Toulanbi dans leurs croyances les plus profondes : chez eux, les morts peuvent parfois revenir hanter le monde terrestre, mais… en prenant l'apparence d'hommes blancs.
Dans ce contexte, il serait trop facile de céder à la métaphore de cet homme là dont je crois être puisque dans la croyance des Toulambi il s’agit de peau dé-pigmentée et non de ce que nous pouvons considérer comme l’homme blanc social.
Je parle de l’homme blanc dans sa noirceur, le conquérant, supérieur par nature et par culture et dont la symbolique toute tracée ferait de lui non pas un être au coeur de la vie mais un homme avide et de présence mortifère ; j'avoue y avoir pensé, certainement par la méfiance envers certains Tarzan bien adaptés aux contingences de la communication pour masquer les faux-semblants des natures coloniales.
Alors ici, un homme Toulanbi s’est approché tout en délicatesse de Jean-Pierre. Il semble être le chef, on apprendra plus tard dans le documentaire qu’il s’appelle, dans une phonétique sans doute approximative, Anjio.
Il brave ses peurs, il a des doutes sérieux, tu m’étonnes… Jean-Pierre Dutilleux aussi a certainement peur mais c’est lui l’instigateur, il ne le montre pas, même visé par les arcs des compagnons de Anjio. Il faut faire de son être ce que l’on est fondamentalement, c’est à dire un être de paix dans un kairos de la vérité du coeur, c’est le moment ou jamais. Pas le choix d’être celui qu’on est pas car c’est à ce prix que la concorde s’amorce et que la communication pourra s’établir.
Anjio s’avance après avoir traversé à pas de loup des troncs d’arbres couchés sur une rivière bouillonnante. L'approche des deux hommes, comme deux mondes qui se rencontrent est d'une beauté rare.
Belle parce qu'elle (im)pose l'Homme face à l'Homme, belle parce qu’elle rapproche des gestes en miroir, belle parce que l’homme est un loup pour l’homme, belle parce qu'elle nous met en face d’une ambiguïté irréductible, celle de nos natures complexes d’homo sapiens et d’homo demens en guise d’unité anthropologique à résoudre : cette réconciliation semble être un incertain chemin de croix. Aller vers l’autre sans autre jugement que celui de voir en lui seulement un Autre.
Alors qu’est-ce qui fait de nous des barbares ?
« Et si nous avons été contraints à admettre aujourd’hui que tous les hommes sont des hommes, nous en excluons aussitôt ceux que nous nommons « inhumains » ». nous dit Edgar Morin.
Mais qu’est-ce donc au juste qu'être humain ? Et qu’est-ce qui fait que la bascule vers l’immonde se fait parfois ? Cette dualité ne fonde-t-elle pas le principe même d’humanité et la barbarie n’est-elle pas aussi ce qui ne peut exister en moi ou plutôt ce que je ne peux pas voir en moi ? Car comme nous le disait Montaigne : « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. »
Nous avons en nous pourtant cette barbarie en puissance même si nous aspirons dans l’incertitude sociale à paraitre au mieux pour soi et pour tous. Mais spontanément, sans se connaitre, dans le reset complet des conventions, aux confins de nos représentations et comme Jean-Pierre et Anjio nos gestes sont ceux des hommes vertueux ; peut-être parce que le contraire serait l’amorce d’une dérive potentielle, d’un danger réciproque ?
Donner le meilleur de son être c’est ce que l’on fait aussi lorsque nous n’avons plus le choix, lorsque nous renonçons à nous-même.
Ainsi la première approche dans la séduction du couple est toujours toute en délicatesse, la suite est un combat pour maintenir l’humanité en nous et envers l’autre et on aura tout le loisir de laisser émerger nos démons lorsque nous aurons considéré la relation comme acquise.
Dans ces errances, la rencontre de l’autre existe aussi pour préserver notre structure intime et participer à l’homéostasie sociale.
Mais être humain n’est ce pas plus grand que cela ? Comprendre dans la durée (et non seulement par précaution) en l’autre son semblable et son égal et puis s’observer du coin de l’oeil au dedans de ces liens ? Où est cet endroit de vérité en nous, celui de l’âme ? Et puis finalement n’est-ce pas ce complexe étrange qui fonde nos humanités ?
« Le génie de sapiens, il est dans la brèche de l’incontrôlable où rôde la folie, dans la béance de l’incertitude et de l’indécidabilité où se font la recherche, la découverte, la création. » nous dit encore Edgar Morin
Cet équilibre instable nous fait trébucher sans prévenir de l’amour à la haine, et si la rencontre est possible au delà des cultures et au-delà des peurs, si comme Montaigne nous pouvons penser que les barbaries ne résident pas dans nos différences subjectives, nous savons quelque part que notre beauté se déploie dans la rencontre authentique avec l’autre et la fidélité à nos coeurs.
Lien vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=mX2ylWuRRWQ&t=211s
Edgar Morin, « Le paradigme perdu : la nature humaine »
Umberto Eco, « La guerre du faux »
Michel de Montaigne, « Les essais, Les cannibales »
Dans ces captures il s'agit de laisser s'exprimer les sensations depuis des images vues au hasard. L'idée de telles captures est tout simplement celle d’un arrêt sur image, histoire de laisser le prolongement de la pensée se déployer depuis le contexte délicat de notre monde des signes.
Il s'agit d'aller titiller la suggestion et le signifié qui parfois nous conduisent vers le symbole, celui-ci cherche à nous emmener non vers le détails des traverses mais vers un Réel sans que l'on y prenne garde.
Umberto Eco nous le dit à propos de l'art photographique en général :
« … encore une fois le politique et le privé ont été traversés par les trames du symbolique, qui, comme c'est toujours le cas, a prouvé qu'il était producteur de réel. »



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