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L’attention : De la dépendance à la libération

  • Photo du rédacteur:  Philippe Festou
    Philippe Festou
  • 13 août
  • 39 min de lecture

Face à un monde de « l’absence de l’être », nous opposons un monde de la présence ; il s’agit de montrer ici qu’une société qui fait de notre attention une valeur marchande peut être reconquise par une présence à soi, une présence aux autres et une présence au monde.

Ainsi, nous étudierons dans un premier temps les principes fonctionnels du « marché de l’attention », puis les notions de liberté comme conséquence de ces processus marchands.

Nous donnerons des éléments quantitatifs depuis les études menées sur les temps d’attention et les conséquences délétères du numérique. Nous verrons par ailleurs les différents types d’attention qui sont impliquées dans ces contextes économiques.

Dans une deuxième partie, nous opposerons à cela un nouveau paradigme de « l’être au monde »en relevant la problématique narcissique que le numérique, qui par ailleurs ne présente pas que des côtés négatifs, induit. Face à des principes néfastes, nous verrons qu’il est possible de se réapproprier une attention choisie et en conscience, une approche phénoménologique, intuitive et artistique pouvant agir comme réappropriation des espaces publics et des libertés individuelles.



In contrast to a world characterized by a lack of self-being, we propose a world of presence; the aim here is to show that a society which turns our attention into a commodity can be reclaimed through presence—to oneself, to others, and to the world.

Thus, we will first examine the operational principles of the "attention market," followed by concepts of freedom as they relate to these market-driven processes.

We will present quantitative data from studies on attention spans and the detrimental effects of digital technology, while also exploring the various types of attention involved in these economic contexts.

In the second part, we will contrast this with a new paradigm of "being-in-the-world," highlighting the narcissistic issues fostered by the digital realm—which, in this regard, presents only negative aspects. We will see that, in the face of harmful principles, it is possible to reclaim an attention that is chosen and conscious—an approach that is phenomenological, intuitive, and artistic, capable of serving as a means to reclaim public spaces and individual freedoms.



Introduction


Si toute modernité a apporté sa part de confort, de connaissance et d’engouement, elle échappe rarement dans l’histoire à un pendant pervers qui invite nos humanités à se re-questionner en permanence sur ses devenirs.

Edgar Morin pose en équilibre instable, la technologie qui « ne provoque pas que des processus d’émancipation » mais aussi des formes variées de manipulations soumettant l’homme à l’homme ; les instincts de pouvoirs et d’emprises reprennent le dessus presque toujours pour des questions de prédations qui impliquent la plupart du temps les notions pécuniaires et l’attrait du pouvoir.

Cette dualité humaine est constitutive de l’être : l’homme est à la fois sapiens et demens. Entre l’auto-destructeur et l’homme de désir ou de joie de Spinoza, son génie n’a d’égal que son obscurité.


« Le génie de sapiens est dans l’intercommunication entre l’imaginaire et le réel, le logique et l’affectif, le spéculatif et l’existentiel, l’inconscient et le conscient, le sujet et l’objet, d’où tous les égarements, confusions, erreurs, errances, démences, mais d’où en même temps, en vertu des mêmes principes, opérant sur les mêmes données, toutes les connaissances profondes (…), toutes les sublimations et inventions nées du désir. » (Edgard Morin)


La projection dans la matérialité de ses imaginaires et la difficulté à se relier à des formes archétypales et dynamiques de l’action dans le réel, a provoqué ce qui fait de lui un être social ; et dans cette allégorie toute platonicienne c’est en même temps dans cette action que se sont cristallisées autant de « vérités ontologiques » que « d’innombrables erreurs » (Morin)

Ainsi, le numérique qui n’échappe pas à ces principes est semble-t-il un outil qui continue depuis les années 1950 à impacter durablement un ensemble de modes relationnels, communicationnels et attentionnels comme rarement une avancée technologique a pu le faire dans l’histoire de l’humanité. Les modes de communications bouleversés, ils impactent nécessairement la façon que nous avons de considérer les politiques, la relation à l’autre, à nous-même dans le monde, les notions de vérités et l’information en général.

Si ce changement paradigmatique avec l’avénement d’internet n’est certainement pas la seule raison des troubles cognitifs ou psychosociaux de nos sociétés, nous nous limiterons volontairement ici à cet aspect qui présente en lui seul des aspects préoccupants.

Le numérique et l’aspect commercial qui est induit, constitue une nouvelle économie dont il fallu s’emparer avec l’avénement d’internet ; et si Bill Gates présentait notamment dans les années 1990 l’outil comme un accès libre à la connaissance et aux savoirs, l’autre face plus obscure a vu dans le numérique un marché juteux qu’il fallait conquérir dans une course marquée par la course effrénée des concurrences.

Il ne s’agit pas dans un premier temps de ne voir que le verre à moitié vide de l’ère numérique mais de comprendre un aspect de cette puissance agissante - et pour notre sujet - celle qui prend l’attention comme matière première à une économie qui s’appuie sur les sciences cognitives pour développer ses stratégies de management pour une « économie de l’attention ».

Pour mettre la main sur nos postures mentales et faire de nous plus que jamais des consommateurs plutôt que des êtres conscients il s’agit d’opposer une pensée réflexive à une emprise, une tentative comme le dit Adorno de manipulation des masses et dont il conviendra surtout d’empêcher autant que possible toute autonomie de la pensée de telle sorte que le consommateur devienne par nécessité et besoin, le propre moteur du processus commercial. Comme le précisait Adorno donc, dans un contexte lié aux premiers balbutiements des industries culturelles, la présence de cette industrie dans le numérique, comme c’est le cas avec les plateformes de streaming par exemple, représente une part de marché conséquente :


« Le consommateur n'est pas roi, comme l'industrie culturelle le voudrait, il n'est pas le sujet de celle-ci, mais son objet. » (Adorno)


Il ne s’agit plus de penser au contenu et au produit seulement mais de mettre en place des stratégies commerciales affinées en continu par les algorithmes et dont l’attention est la première chose à conquérir.



I - Connectés et Déconnexions


  1. Un monde marchand de l’attention


La question de l’offre et de la demande est un équilibre fragile. Quoiqu’il en soit c’est le principe de rétroaction qui doit se mettre en place. Se sentir concerné par une offre, quelle que soit la façon dont l’internaute y est parvenu est le but recherché. Alors, il sera possible d’intervenir sur la boucle de la relation entre la proposition et l’intérêt porté à différents stades sur le produit.


« Norbert Wiener a dit quelque part que le monde « pouvait être considéré comme d’innombrables messages personnels. Il y a cependant une différence non négligeable : le programme de l'ordinateur est présenté en le langage que la machine « comprend » parfaitement, alors que l'impact du milieu sur un organisme renferme un ensemble d'instructions dont le sens n'est pas immédiatement clair ; c'est à l'organisme qu'il revient de les décoder du mieux qu'il peut. Si nous ajoutons à cela, fait évident, que les réactions de l'organisme affectent en retour le milieu, on voit que, même au niveau les plus primitif de la vie, se produisent des interactions complexes et continues qui ne sont pas laissées au hasard, et qui sont donc réglées par un programme, ou pour employer un terme existentiel, par un sens. » (P. Watzlawick, J. Helmick Beavin, Don D. Jackson)


Si les premières approches éthiques avaient été imaginées dans une idée de bien commun, celui de procurer par la multiplicité des propositions sur Internet un panel de choix qui n’est pas seulement exhaustif mais qui a aussi une valeur informative, la dérive du concept est bien là ; Emmanuel Kessous reprend les écrits de Michael H. Goldhaber définissant notre période à « une ère nouvelle succédant à l’économie féodale ». L’économie de l’attention est issue d’un nouveau paradigme capitaliste et managerial :


« Le concept n’est plus seulement rhétorique. Il commence à avoir des effets performatifs sur l’économie, dans la mesure où il devient de sens commun pour l’ensemble des acteurs de l’Internet. L’économie de l’attention se définit ainsi comme une nouvelle ère du capitalisme, très liée aux possibilités de l’Internet, mais impliquant également de nouvelles règles du jeu ». (Kessous)


Les méthodes sont ainsi éprouvées autant qu’en perpétuel essor, il s’agit d’assaillir l’observateur d’informations, ce qui ne lui permettra plus le recul nécessaire à la réflexion, il y a une forme de renoncement plus ou moins conscient qui finit par s’opérer devant le flux incessant :


(d’) « Accrocher (choc), fasciner (rétention), influencer (perception), puis imprégner par répétitions et redondances pour faire passer de la distraction à la tentation. Tout doit passer dans les quelques dixième de secondes du regard distrait. » (Abraham Moles)


Cette forme qui porte un caractère de prédation de la psyché pose la question essentielle du « caractère fini de l’attention », c’est à dire que la part individuelle de l’attention qui est « captée » potentiellement pour les achats sur Internet n’est pas une ressource ad vitam. Ce paramètre doit être pris en compte par les acteurs des plateformes marchandes du numérique. Il va sans dire que les secteurs se trouvent ainsi attachés dans des principes, qui depuis des tendances agissantes et innovantes du marketing développent des adaptabilités qui fonctionnent avec des tendances synchroniques : concurrences obligent !

Les méthodes des plateformes et de la même façon des Gafam qui ont d’ailleurs une influence considérable sur le reste du marché du net, si comme nous l’avons souligné elles s’appuient sur les sciences cognitives, usent d’approches multiples en tenant compte bien sûr des âges et des classes sociales, il s’agit « d’atteindre les personnes dans leurs intérieurs propres, leurs consciences, leurs sentiments. »

Pour cela, la récupération des données lors des temps de connexions est une base vitale pour affiner les propositions publicitaires par rapport au public en ligne concerné.

Ces bases de datas deviennent à leur tour un bien négociable puisqu’elles se transforment à la façon d’une monnaie d’échange entre les protagonistes du net : elles bénéficient donc en premier lieu aux sites qui les ont engrangé puis sont revendues vers d’autres acteurs de l’internet. Si la vente des données demeure encore opaque, la tendance du numérique semble à bien des égards vouloir prendre le contrôle complet sur le réel.

Elles permettent d’affiner les propositions et de capter ainsi l’attention comme « valeur », les données sous formes de « cookies » peuvent inclure le temps d’écran, des données personnelles non négligeables (âge, sexe, religion) de l’internaute, sa géolocalisation, ses préférences en termes de consommation mais aussi ses affects : le « j’aime », « j’aime pas », « je suis en colère », « je suis triste » par les émoticônes de Facebook en est un exemple.

Ainsi le contenu publicitaire est de plusieurs ordres :


« Publicité contextuelle, corrélée aux contenus visités mais détachée de l’identité de la personne, la publicité personnalisée à base de données délivrées par l’internaute, et la publicité comportementale établie à partir de ces traces de navigation. » (Kessous)


Les « dark patterns », interfaces déceptives, orientent l’utilisateur vers des biais de consommation, des habitudes avec lesquelles les algorithmes vont ensuite travailler et il s’agira bien entendu de faire autant que possible disparaître tout ce qui gène ceux-ci.

Quel que soit le comportement de la personne en train de surfer, des tendances sont prises en considération et nourrissent celles plus générales qui orientent à la fois nos choix futurs par des propositions que l’on trouvera sur les pages, celles-ci seront modelées suivant ces données quantitatives et qualitatives.

Les publicités sont ainsi le résultat de plusieurs principes de captures des datas plus ou moins intrusives sans pour autant qu’on y prenne garde.

Plus l’attention, c’est à dire le temps et la présence consacrés aux produits de la plateforme sont conséquents, plus les datas sont conséquentes ; nous sommes dans ce système ontologique que le marché appelle l’ « économie de l’attention ». Les goûts et les préférences dont nous laissons des traces sur le net deviennent des valeurs, des paramètres tangibles d’actions commerciales.

Il se pose dans ces échanges d’informations entre la plateforme et l’internaute, un principe qui est « sur le fil » entre la question du privé et du public, entre la sensation que l’attention est tournée vers nous, parce que les suggestions sont les résultats de considérations et qu’elles flattent nos ego ; tout cela peut aller jusqu’à un sentiment de dépossession et de viol de l’intimité.

C’est dans cette ambiguïté entre la sphère privée et publique que se joue l’économie de l’attention. Entre ce qu’il est possible de saisir comme produit ciblé pour quelqu’un (dans son intérêt) et le produit dans un pur acte commercial, se pose la question de « l’oeuf et de la poule » : mon intimité dont l’action sur internet est l’objet d’une « attention déposée » précède-t-elle, suit elle, alimente-t-elle le processus en boucle ?

L’auteur du business et ma propre dépendance entrevue de facto et nous portent-ils vers une consommation dont il est difficile de prévoir une fin ?

Si un goût (sphère de l’intime) passe dans le cadre de la valeur (convention sociale), j'en suis d’une certaine façon dépossédé. Quoiqu’il en soit il s’agira de mettre en péril la notion de jugement puisque celle-ci est déjà une pensée qui s’immisce dans l’interaction et échappe ainsi au « binaire » numérique, le jugement est réflexivité, il est conscience ; en cela, il devient pernicieux. Le jugement se situe toujours dans cet entre deux qui échappe aux accroches de tous genres.

Le « combat » du marketing de l’attention exige pour chacun des protagonistes de se démarquer, ce qui surajoute aux troubles du récepteur dans ses fonctions cognitives.

Finalement Internet ne révèle-t-il pas nos natures dans des habitudes toutes tracées, y compris en dehors de l’écran, dans la vie où il peut sembler toujours plus facile de céder au confort rassurant,

disons même aux conformismes qui, en nous éloignant de l'inconnu de la nouveauté et la peur du danger, nous empêchent de découvrir une partie de nous même, celle, aventureuse de notre être dans le monde.

Alors il s’agit plus que d’appâter le client, d’en faire un allier qui s’ignore, la fidélisation du consommateur est un enjeu. En distribuant des récompenses et en s’adaptant à ses goûts, on s’appuie sur ses modes de consommation mais on le contraint aussi dans ses habitudes. Il s’agit de donner l’illusion du choix dans la fausseté de l’offre (puisqu’elle est orientée en conséquence et en inconscience de l’usager) ; il est possible d’utiliser le crowdsourcing, dans ce cas il s’agit de le faire participer au référencement et donc à l’évolution du produit : se sentir impliqué d’une façon ou d’une autre est une illusion de responsabilisation et de liberté.

De là à la prise de conscience de son être agissant ou de son être manipulé, quelles sont les marges possibles ? Le « trio de Palo alto » évoque un « emboitement » de savoir dans une série de degrés, ce qui nous amène a des savoirs toujours plus complexes avec des modes analogiques et nous conduit à cette idée de la conscience comme « miroir dans un miroir ».


« La preuve de Gödel a des conséquences qui débordent largement le cadre de la logique mathématique ; elle prouve, en fait, une fois pour toutes, que tout système formel (mathématique, symbolique, etc.), est nécessairement incomplet au sens posé plus haut, et que, en outre, on ne peut prouver la « consistance » d'un tel système qu’en recourant à des méthodes de preuve plus générales que celles que le système lui-même peut engendrer. » (P. Watzlawick, J. Helmick Beavin, Don D. Jackson)


Il s’agit de trouver des postures de recul nécessaire pour conserver une attitude d’autonomie ; il convient donc de parvenir à s’extirper de principes qui oeuvrent contre nos consciences éclairées et qui ont des méthodes de plus en plus affinées dans le contrôle cognitif.



  1. Connexion et liberté


Il se pose donc clairement la question de la liberté individuelle face à des fabriques addictives dont l’ignorance nourrit cette économie de l’attention.

Ces addictions sont amorcées par le désir de posséder, et l’aspect émotionnel, nous l’avons vu entre en jeu dans le processus de l’attention. Tous ces paramètres sont corrélés avec le temps que l’on va consacrer à l’écran et puisque le principe veut, pour les réseaux sociaux ou les plateformes à caractère commercial, que le temps passé sur la page web induise une attention malléable ; car le temps c’est de l’argent !

De ce fait, et au-delà des enjeux purement commerciaux, « l’outil numérique et l’IA deviennent un outil de pouvoir et de guerre sociale d’état à état ».

Si la question de l’éthique véhiculée et pensée dès l’origine dans les fondements d’Internet réfléchit sur ce qu’induisait l’échange des données dans un principe de bien commun, les réflexions sur la publicité plus généralement, remontent aux années cinquante avec les économistes de Chicago et de Harvard (Galbraith, 1970 ; Kaldor, 1950 ; Stigler, 1961) ; il s’agissait de comprendre l’impact de la publicité ; les aspects ambigus ont alors montré des voies différentes entre les notions d’information, donc dans un but d’aide ou d’une orientation calculée d’incitation à la consommation et ainsi de manipulation. Aujourd’hui nous pouvons facilement constater que l’un prend appui sur l’autre. Alors, dans un premier cas il y a problématique de l’information et dans l’autre une problématique de l’attention.

Dans ces préoccupations, certaines disciplines (la sociologie, l'économie, la psychologie, les sciences de l’information et de la communication) sont à la fois l’outil de compréhension des problématiques liées à cette emprise du marché sur l’attention et elles sont paradoxalement dans le même temps l’outil de compréhension pour les mettre en place ; le système est auto-engendré et semble s’étudier lui-même comme il semble être source de méthodes managériales.

Mais si la finalité du marché est de créer les besoins cela nécessite qu’il s’empare du sujet de l’attention et donc de passer outre le cas échéant sur la question morale des libertés.

Yves Citton cite Noam Chomsky en rappelant « la fabrique du consentement », si « on divise pour mieux régner », il reprend la notion de « dividus » en l’opposant à « individus ». En d’autres termes il s’agit d’amener l’être à ne plus être partie prenante et au service du bien commun, servi lui-même par l’intérêt général mais d’être amené à devenir un simple produit algorithmique.

Si « la valeur attention » est une accroche (parce qu’elle est d’abord et souvent gratuite ) à la transaction, cette valeur se transformera ensuite en valeur-argent. L’hameçonnage est effectif, la liberté a pris du plomb dans l’aile.


«  Cela signifie que vous n’expérimenterez plus le monde : vous utiliserez (ou recevrez ou chercherez) seulement des données déjà expérimentées, au sujet d’un objet qui ne sera plus un objet de votre expérience, mais simplement une référence à un monde pré-conditionné. » (Franco Berardi)


Ainsi la notion même d’attention est pervertie puisque du « care for », le principe attentionné qui  oeuvre dans et pour le bien commun est vidé de ses sens multiples : l’attention (le care) que l’on porte à l’autre, l’empathie a cédé la place aux deux autres formes d’attention : le temps dérobé sans en avoir pris conscience et l’attention que l’on réclame plus ou moins consciemment dans la présence sur les réseaux sociaux et plus largement sur l’immense toile du Web.


Ainsi, pour Emmanuel Kessous « du droit à la sécurité des personnes on glisse rapidement à la sûreté de l’État »

L’autre pendant de la récupération voire de la fuite des données sur internet, nous l’avons vu lors de crises spécifiques apparaît comme une préoccupation majeure pour la sureté de l’état et ne garantit pas que la fuite des données ne se passe pas. Nous l’avons dit plus avant, l’opacité en la matière est une réalité ; et pour « s’accaparer l’attention de quelqu’un », il faut pouvoir accéder à une part de son intimité ou de ses espaces privés, ce qui est une forme d’emprise, un premier pas entravant la liberté en usant d’un « faux care ».

Abraham Moles délimite les postures nuancées de formes de libertés avec trois types de libertés sociales : principale, marginale et interstitielle.

  • Principale : l’action confrontée à la loi, c’est celle du quotidien.

  • Marginale : l’action qui repousse les lignes de la loi (corruption…), le « hors-la-loi »

  • Interstitielle : l’action réduite à l’acceptation univoque : choix orienté par l’obligation ou le « faux choix laissé », c’est le « toléré » ou le choix orienté.

Dans cette complexité qui accapare nos attentions et nos consciences plus ou moins éveillées ou connaissantes du sujet, ces items se présentent en permanence dans la confrontation de notre être à nos libertés d’agir.

Si nous sommes d’une certaine façon dépossédés de nos libres arbitres et que nous subissons malgré nous la loi du marché, emportés dans le flux des algorithmes, cela nous ôte graduellement  une joie de la nature des choses du quotidien, happés par les écrans dont nous ne maîtrisons pas le spectacle, le pouvoir de jouir de la vie ne nous permettrait plus de nous arracher au flux de l’économie de l’attention ; alors comme le dit Régis Debray, s’il y a un spectacle plus noble :


« La fin du spectacle est (serait) le retour de la barbarie. »


  1. Etudes sur l’attention et les écrans


Il convient de porter un regard sur les études menées concernant l’attention consacrée aux écrans en général (ordinateur, tablette, télévision et smartphone).

Cette dépendance qui se mue en addiction et dont les processus sont mis en place par l’économie du net nous impacte-t-elle de façon significative ?

Si nous plaçons le contexte de l’économie de l’attention il n’est pas négligeable d’évoquer d’emblée les circonstances du marché et l’impact en terme écologique.

A ce propos, un rapport de l’ARCOM de 2023 précise que l’empreinte carbone est dans un premier temps une conséquence des terminaux : 80 % de l’empreinte carbone totale du numérique est lié à ceux-ci, l’empreinte carbone du numérique représentant quant à elle 2,5 % du taux national.

On estime que si rien n’est mis en place de façon efficace sur la question d’ici 2030 et que les usages continuent de progresser à ce rythme, le taux serait multiplié par six.

Si neuf personnes sur dix sont internautes, « En 2023, un tiers des internautes ressentent au moins un effet néfaste des écrans » nous précise Valentin Guilloton de l’INSEE.

Les personnes de 15 à 75 ans quant à elles déclarent être touchés pour 34 % d’entre elles par les effets négatifs des écrans en dehors de l’utilisation dans le cadre du travail.

Pour les plus jeunes d’entre eux c’est encore plus net : 57 % pour les moins de 20 ans et 49 % pour la tranche d’âge allant de 20 à 34 ans.

Une étude de l’INSEE de 2025 montre que le nombre d’heures passées sur les écrans en ce qui concerne les personnes de 18 à 24 ans est de 4 heures par jour pour la moitié d’entre elles en dehors du travail ; c’est le cas pour un tiers des personnes ayant plus de 45 ans.

Des conséquences peuvent être constatées chez les personnes entre 18 et 69 ans sur des « élévations de plus en plus significatives de la prévalence des syndromes dépressifs selon leur fréquence de connexion aux réseaux sociaux ».

4 jeunes femmes sur 10 consultent les réseaux plusieurs fois par heure dont un quart d’entre elles présente des symptômes de dépression.

Lorsque la fréquence de la consultation des réseaux sociaux augmente, ce taux s’élève à 29 %. On a constaté par ailleurs que dès 11 ans, des signes de difficultés dans les relations psychosociales deviennent significatives lorsque la présence face aux écran est supérieure à 4 heures par jour.

Le sommeil semble être particulièrement impacté dans la dépendance aux écrans qui serait réduit ainsi de 25 %. Mais ce repli vers les écrans est aussi la cause de négligences d’activités diverses et notamment d’activités physiques pour 10 % des personnes tandis qu’une forte addiction virant à l’obsession concernerait 9 % d’entre elles.

Il fait donc peu de doutes que la santé mentale est en lien avec le temps d’écran passé mais ce lien causal est difficile à établir car nous savons que l’isolement conduit à un repli sur soi et donc favorise la présence à internet. Qui est donc à l’origine ? Le temps d’écran ou une tendance dépressive ?

Une étude canadienne s’est porté plus spécialement sur le rapport des écrans de façon passive comme les écrans de télévision versus les présences actives tels les jeux vidéos et les principes interactifs chez de jeunes enfants. Il s’agit de comprendre dans cette étude de 2023 si la modération parentale agit sur les habiletés sociales et de quelle façon.

Il y a donc deux types de comportement devant les écrans ; la société canadienne de pédiatrie et de psychologie conseillent de limiter le temps d’écran pour les enfants et les adolescents ; on suppose un lien étroit entre ces temps où l’attention est détournée du monde pour se trouver face à l’écran et certaines pathologies là encore ou des comportements changent de façon négative : changement d’humeur, impatience, agressivité, irritabilité ; mais aussi des impacts physiques, notamment l’obésité et la perte de sommeil comme nous l’avons précisé plus avant.

Les études portant sur les temps d’écran montre des résultats opposés en ce qui concerne l’impact de celui-ci sur les habiletés sociales : selon les auteurs, un temps d’écran actif pour des enfants de 3 à 5 ans serait positif sur les habiletés sociales par rapport à un temps d’écran passif, qui serait quant à lui, négatif.

Si selon certaines études, le temps dédié au numérique ne semble pas toucher les habiletés sociales significativement, l‘accompagnement des parents dans le visionnage semble jouer un rôle positif dans tous les cas :


« Un lien positif entre la supervision parentale et les habiletés sociales de l’enfant n’est pas étonnant, puisque les pratiques parentales sont réputées contribuer à son développement socio-affectif». (Belsky et al., 2007 ; Bornstein, 2015 ; Bates et al.)


Si la crise du covid 19 a fortement accentué cette relation aux écrans, nous voyons que l’attention dédiée aux écrans n’est pas neutre. Par ailleurs il serait intéressant de prendre le mot « écran » autant dans le sens de ce qui est observé que ce qui - et cela de manière symbolique autant que réelle - nous coupe du monde, sinon de nous-même d’une certaine façon.

Si l’attention est devenu dans le contexte de ce que nous avançons, une valeur marchande, il faut aussi comprendre et discerner les formes multiples des attentions.


  1. Les formes d’attention


Pour aborder des « formes attentionnelles », il faut bien définir ce qu’est l’attention et la différencier de la notion de « concentration » ; nous allons voir que les postures attentionnelles sont multiples et adaptées plus ou moins directement aux différents contextes.

L’attention est la mise à disposition du psychisme dans un contexte précis. Ce type d’attention peut être de deux ordres comme le précise Emmanuel Kessous : « consciente et inconsciente, « focalisé ou périphérique, (back of mind/front of mind) ». Il précise également qu’il y a une notion d’intentionnalité ou de passivité dans les principes attentionnels : « captive et volontaire » et « attractive et répulsive ».

Il ne s’agit pas de considérer que ces types d’attention, dans le manque de maîtrise que nous en avons, sont un frein à la maîtrise de nous-même ; au contraire, en ce qui concerne l’audition, Pierre Schaëffer dans le domaine de l’écoute musicale par exemple, a par ailleurs montré que différentes types d’attention permettent des écoutes variées dont les modes peuvent être complémentaires.

En d’autres termes nous pourrions préciser à grands traits que l’attention est cédée, dirigée, repoussée, choisie et cela dans des contextes conscients ou inconscients.

Vittoria Traverso qui met en lumière les travaux de Gloria Mark précise quant à elle qu’il y a deux types d’attention : une première « involontaire et automatique » et une seconde « dirigée », ce qui rejoint le propos d’Emmanuel Kessous sur la question de la cession ou du choix et des notions de conscience et d’inconscience dans le processus ; n’irions-nous pas trop vite en besogne en faisant un parallèle avec la notion de « liberté » où finalement, ce qui est de l’ordre du conscient serait un gage à préserver nos postures d’humain libre ?

Vittoria Traverso précise ainsi que l’attention que nous cédons sans le vouloir est indépendante de notre volonté : « c’est elle qui nous permet de réagir à un bruit soudain ou à une lumière affreusement intense ».

L’attention choisie, orientée vers un objet se rapproche de la notion de concentration. Cependant cette notion se détache sensiblement de l’attention. La concentration est une focale sur l’objet déterminé, une forme de gelstalt, c’est à dire qu’elle exclue l’ensemble des objets périphériques et détache du fond l’objet ciblé ; elle est donc univoque et exclusive. La concentration est donc nécessairement un produit de la conscience.

Les travaux de Gloria Mark ont ainsi montré une perte récente des facultés de l’attention, c’est à dire des capacités neuronales dans la durée à maintenir du « temps disponible » : en 2003, les changements de tâches pouvaient se faire au bout de 2,30 minutes tandis que des études sur les cinq dernières années montrent que cette durée a chuté à 40 secondes.

L’autrice ajoute que la notion de « multitâche » n’est cognitivement pas envisageable puisque la focalisation ne peut être dirigée que sur un objet à la fois. Les personnes pensant par ailleurs être « multitâches » affichent au final des performances moindres notamment « en matière de filtrage des distractions et d’alternance efficace entre les tâches ».

Il nous semble que nous pouvons cependant avoir un regard ou une écoute périphérique. Dans ce cas il faut considérer que cette présence attentive est une « focale périphérique en soi » ; autrement dit, que la perception englobe le tout comme objet dont les saillances passagères seront synonymes d’anecdotes et « d’accents » au coeur d’une « perception qui fait du tout un objet ».

L’économie de l’attention use de tous ces paramètres (conscients ou inconscients, attractifs ou répulsifs).

Les Gafam ont repéré deux types distincts d’attention : une attention périphérique, celle-ci se rapproche de ce que nous disions précédemment, c’est à dire une attention qui s’appuie sur des perceptions « qui font du tout un objet » (avec, nous l’avons vu, des saillances) et une attention « marketing » focalisée (proche d’un état de concentration ou de transe).


« On traite de son intensité, de sa sélectivité, de son partage, on considère l’attention comme un stock ou comme une ressource, qui peut s’accroître ou s’intensifier si l’on en mobilise différentes modalités en même temps ». (Kessous)


Dans cette économie de l’attention, Emmanuel Kessous parle également de types d’attentions alimentés par des comportements particuliers :

Une « attention prévisible » ; elle est une conséquence de la récupération des données (cookies) et permet d’orienter les propositions qui donneront l’illusion du choix, et d’un autre côté, d’une « attention incertaine » qui tente de récupérer les intentions d’achats par des comportements sortant d’une façon ou d’une autre de ceux engrangés dans les datas, ce qui est communément appelé « attention déposée » ou « dépôt d’attention », c’est dire la conceptualisation du marché de l’attention !

Mais l’internaute qui surfe n’est pas totalement inconscient et manipulé, une part de sa personne peut développer une tendance à la méfiance :


« Nous avons vu que cette économie équipée de systèmes d’informations et d’un marketing ayant tiré parti des recherches avancées en psychologie cognitive s’accompagnait de la part du consommateur d’un changement d’état, ce dernier passant d’une quiétude dans l’échange relationnel à un tourment cognitif le conduisant à adopter une posture de vigilance dans ses rapports au marché. » (Kessous)


D’un point de vue du numérique si ce sont les comportements qui délimitent les modes attentionnels que l’on vient d’évoquer (attention prévisible et attention incertaine), les définitions variables d’un chercheur à l’autre dans cette économie de l’attention se recoupent parfois ; elles varient non dans l’essence mais dans le but recherché par les Gafam autant que dans le comportement de l’internaute en fonction du contexte ; ces comportements vont d’une forme rebelle quant à la sensation de subir une forme de manipulation dans l’incitation à acheter jusqu’à la compulsion effrénée à la consommation.


Emmanuel Kessous définit quatre types d’attention :

  1. Le déni d’attention : « La figure du déni est caractérisée par le fait de ne pas tenir compte des attentions que l’autre partie vous porte ». Un exemple de l’ignorance.

  2. La dépression : « La dépression est sans doute le stade ultime de l’effondrement de la cité de l’attention ». N’avoir plus goût à rien, le désir étant un moteur de la posture attentionnelle.

  3. L’addiction/la dispersion : « À l’inverse de la dépression, l’addiction peut être considérée comme un défaut de libération de l’attention ». Pour ce qui est de l’ordre de la dispersion, il s’agit d’un trop plein d’informations qui induit un comportement flottant de l’attention ne permettant plus dans certains cas de prendre une décision.


De son côté Yves Citton définit aussi des comportements attentionnels multiples dans des contextes plutôt liés aux comportement sociaux ou influencés par eux. Les principes énoncés par Emmanuel Kessous peuvent trouver ici un prolongement corrélé aux contextes sociaux ou plutôt naviguant entre individualité et groupe :

  1. L’attention collective : « Ces envoûtements prennent la forme de l’agenda setting des mass-médias, bien entendu, mais aussi des types de récits ». Il s’agit des films, jeux vidéos, discours…

  2. L’attention conjointe : Il s’agit d’une attention orientée par la présence des autres, Umberto Eco parle du cycle : « Ignorance - Information - Consensus - Mode » en précisant que la plupart des gens n’entrent dans ce cycle « qu’au coup numéro trois ». On s’accorde ainsi avec ce qui est dominant dans la société, le groupe… Yves Citton précise :


« À l’intérieur de cette dernière, il convient toutefois de distinguer encore au moins trois couches. La plus profonde relève des automatismes du système perceptif, (presque) irrésistiblement attiré par des effets de saillance. Une sirène de pompier, une lumière clignotante, un corps dénudé, un regard aguichant, un mot imprimé en grand, les sons de notre nom : tous ces stimuli, dont sait parfaitement abuser la publicité, captivent notre attention automatique de façon quasi-mécanique, sans que nous en ayons ni le contrôle, ni même la conscience. C’est seulement sur le matériau sensoriel fourni à chaque instant par notre système perceptif que nous pouvons nous efforcer de focaliser notre attention sur tel ou tel flux de stimuli constitué en objet de notre attention volontaire. » (Yves Citton)


  1. L’attention individuante (réflexive, volontaire, automatique).

« l’appellation de « système exécutif » par laquelle les neurosciences désignent les réseaux neuronaux impliqués dans ces activités de focalisation peut nous faire suspecter que « l’exécution » d’une tâche ne présuppose pas forcément son « libre choix ».


Yves Citton précise ici que la focalisation n’est pas nécessairement le résultat d’un désir, ce qui par ailleurs nous amène à songer aux formes de manipulations. Il convient cependant de préciser l’importance des directions attentionnelles ; en d’autres termes, s’il y a une attention que l’on essaie de nous soutirer, une attention que l’on choisit d’orienter plus ou moins consciemment, il ne faut pas oublier deux autres modes qui impliquent celle-ci : celle que nous essayons d’attirer sur nous : mode archaïque depuis notre petite enfance et dont les réseaux sociaux tirent bénéfices. Cette attention qui fait que l’individu d’une certaine façon peut se sentir considéré, a donc un caractère centripète ; attirer l’attention sur sa personne : le nombre de like sur Facebook par exemple se proportionne en fonction de l’intérêt que l’individu pense susciter chez les autres.

Un autre mode attentionnel est le care ou l’attention que je porte à l’autre ; celle-ci est corrélée à la précédente mais elle a cette fois un caractère centrifuge. Le temps d’attention que je consacre à l’intérêt, certainement sincère que je porte à l’autre et dont l’empathie, sans que le mot en soit galvaudé par un usage abusif, en est le fondement. Cette forme modale de l’attention porte une forme de désir, de considération naturelle et humanisante de la relation à l’autre. Le désir de porter un temps de regard vers ce qui n’est plus soi, mais peut-être vers un miroir de soi, est une forme haute de la conscience.

Nous remarquerons, comme le précise Emmanuel Kessous, que l’attention est une implication de l’instant, être attentif c’est vivre dans le présent.

L’attention que l’on veut susciter ou celle qu’on veut conserver se travaille. Nous avons besoin d’un processus qui nous permet d’accroitre la sensation de focale. Nous savons que les états modifiés de conscience comme la transe et les pratiques hypnotiques multiples allant du thérapeute au prêtre à l’église dont la diction, tiré du recto tono du chant grégorien favorise cet état de captation, peut nous amener graduellement vers un silence entier. L’attention focalisée peut être aussi amenée par une transe provoquée par une régularité excessive, une obsessionnelle répétition. C’est le cas des transes chamaniques et sonores ou des musiques minimalistes qui tendent vers cette voie ; dans chaque cas il s’agit de provoquer la focalisation par un processus.

Le changement permanent, comme le précise Yves Citton, la rupture, est d’un point de vue cybernétique, l’information nouvelle dont le célèbre « La France a peur » qui débute de façon improbable la grand messe d’un journal de 20h est connue. Car la rupture de sens, la nouveauté subite crée du neuf et un regain de l’intérêt.

L’attention use de principes centrifuges et centripètes et comme le précise encore Yves Citton, elle peut se transmettre dans des formes homéostatiques : si je capte l’attention d’une foule et que je m’intéresse dans une forme de semi-rupture à une personne en particulier, celle-ci sera l’objet de l’intérêt momentané de ce groupe. Il y a donc dans ces transmissions attentionnelles des processus énergétiques dont la cybernétique peut aussi apporter des éléments tangibles de compréhensions.

Nous voyons donc que dans ces contextes de comportements attentionnels, les formes sont variables et sont induites par la question de la conscience. A celle-ci nous pourrions ajouter la notion du désir de la posture consciente ou « faire attention à sa propre attention » qui est la marque du sujet à vouloir maîtriser le contexte de son attention pour garder la main sur sa liberté.



II - « L’être au monde »


  1. Un narcissisme à prendre en compte.


« Ça picote, la vanité de placer son mot dans le brouhaha. » nous dit Régis Debray.


Si le marché du numérique a trouvé dans les narcissismes individuels une bonne matière à exploiter il convient alors de reprendre la main à la fois sur l’image que nous produisons de nous, ce qui par ailleurs nous permettra de travailler nos ego et sera prétexte à une étude de fond sur une introspection ; elle permettra aussi et surtout une emphase plus juste avec le réel.

Internet est un lieu de l’expression mais c’est aussi une place commune où s’exprimer c’est aussi s’exposer et se positionner d’une certaine façon sur un nouveau type de place publique. Alors si le narcissisme est exploité dans l’attention, comment revenir à cette posture du sens commun ?


« Le « je », c’est à dire l’individu prend son autonomie avec tous les travers que cela engendre (égocentrisme, individualisme…) » (Edgar Morin)


Ainsi, nous sommes loin de l’époque où comme le rappelle Régis Debray dans ses cent métaphores, les éléments icôniques religieux ou encore les graff d’aujourd’hui ne sont pas signés. Il y a donc une certaine parenté entre les arts sacrés de jadis et le street art dans notre ère contemporaine. Cette notion de bien commun qui place le sujet dans un principe d’humilité fonctionnelle montre que le sacré perdure d’une certaine façon et que toute maîtrise de vanité n’est pas encore perdue.

Cette quantité d’informations que l’on cède de soi, dans cette représentation au monde peut être gérée à bon escient ; encore faut-il avoir une conscience éclairée des processus mis en place et dont l’endormissement souhaité par l’économie de l’attention est, nous l’avons vu, une valeur marchande.

Si nous pouvons conscientiser que l’estime de soi est en jeu dans le marché et comprendre simultanément les rouages du système, cela semble une première mise en route sur « une voie de salut ». Comprendre les structures marchandes mises en place commence par l’histoire de « nos reconnaissances » dans le monde en discernant aussi la vieille histoire de nous-même.

Emmanuel Kessous citant Honneth nous précise que dès l’enfance, « plus nous sommes capables de multiplier les perspectives sur un objet particulier perçu, plus la connaissance de l’objet est appropriée et exacte. »

Cette dissolution de nous-même, entendons par là les travers névrotiques qui frisent parfois la prétention, nourriture des prédations numériques (entre autres), cette dissolution donc, nous pouvons la considérer comme une symbolique du premier stade alchimique ; elle devient alors un sine qua non de la reconquête de nos libertés dans le monde.


  1. Revenir à la perception et au phénomène : une attention ciblée


Avant d’aborder l’aspect phénoménologique et plus précisément perceptif dont nous considérons qu’il précède à toute classification, toute considération, toute « prise de conscience » et jugement ultérieurs, il nous semble important d’aborder la notion de sémiose perceptive qui implique directement le corps, ce qui est l’objet de cette partie.

Audrey Moutat ne manque pas de nous amener sur les terrains de la signification qui précède de loin toutes les sémioses de l’énonciation et les considérations mentales. Elle nous précise que la perception même a une dimension sémiotique. Ces impressions premières qui touchent le corps par les sens et dont nous avons précisé dans notre thèse qu’elles créaient un pont avec les notions esthétiques, sont une entrée en matière de la compréhension des signifiés éventuels. C’est notre premier rapport, corporel et sensuel avec le monde, c’est poser l’hypothèse sérieuse que le monde vers lequel nous nous tournons est porteur de sens dès la sensation épidermique, dès la première once de vibration. Le monde signe en nous notre présence en lui.


« Reconnaître une dimension sémiosique à la perception, c’est conférer au monde naturel un statut sémiotique, autrement dit postuler l’origine de la signification dans la perception. » (Audrey Moutat)


Se réapproprier le monde c’est donc d’abord se réapproprier son corps tout entier dans le monde, c’est aussi se rendre disponible physiquement à lui :


« Les objets qui entourent mon corps réfléchissent l’action possible de mon corps sur eux. » (Henry Bergson)


Nous avons énoncé dans notre thèse que la possibilité d’action sur la matière est ce que Bergson identifie comme l’ensemble des images. Ce qui est matériel est donc la relation, la rétroaction ( feedback) établie par mon corps aux objets perçus.

Nous avons dit que nous donnions une existence matérielle par notre rétroaction, que « l’école de Palo Alto » considérait cette réponse comme principe communicationnel même ; nous pouvons la voir d’une façon plus générale comme la communication entre deux individus isolés et comme notre relation même au monde.

Ce qui va de la perception à la mémoire, c’est à dire ce qui en rapproche la reconnaissance par le corps vers l’ensemble catégoriel qui va pouvoir nous renvoyer une description et une connaissance de plus en plus approfondie de ce monde. Bergson précise à ce sujet que c’est l’attention qui passe par l’action du corps et que c’est à ce titre qu’il est possible d'approcher au mieux et graduellement la connaissance de l’objet : elle va avoir pour action de circonscrire ses aspects.

Nous avons comparé cette approche à une « investigation digitale » visant à déterminer l’objet pour l’approcher d’une représentation générale qui existe engrangée dans notre mémoire. L’aspect émotionnel de cette action se déploiera sur diverses strates depuis une marque affective vers des catégories qui présenteront des aspects analogiques et symboliques.

Si nous le disons d’une autre façon, plus l’attention que nous portons sur l’objet est intense, plus nous pouvons prétendre que nous acquérons la connaissance de ses propriétés, nous nous en rapprocherons d’une certaine façon ; si chez Kant la connaissance d’un objet en soi nous est hors de portée, nous pouvons dire que nous touchons son essence dans cette « tension de l’attention ». Ainsi inversement, moins nous portons notre attention sur les choses moins on les connait. Dans ce principe de vases communicants, perception et mémoire se rejoignent dans la tendance à se fondre l’un dans l’autre.

Se réapproprier la question perceptive c’est se réapproprier la possibilité des choix. Réintégrer son corps et en être conscient, comme une interface avec le monde définit cette action centrifuge.

« De degré en degré, on sera amené à définir l'attention par une adaptation générale du corps plutôt que de l'esprit, et à voir dans cette attitude de la conscience, avant tout, la conscience d'une attitude. » (Bergson)


Le Réel, si nous associons celui-ci au « monde », est par nature une matérialisation et non un imaginaire :


« Le monde est non pas ce que je pense mais ce que je vis, je suis ouvert au monde, je communique indubitablement avec lui, mais je ne le possède pas, il est inépuisable. » (Maurice Merleau-Ponty)


Cet « être au monde » selon la formulation de Merleau-Ponty est la conscience de l’être dans sa capacité d’interagir ; il reprend ainsi la pensée bergsonienne du rapport entre le corps et le présent, une condition perceptive amorcée par l’attention ; elle permet un champ qui autorise nos états de conscience à se déposer pour le placer dans le vécu d’un présent comme le précisait plus avant Emanuel Kessous. C’est selon Bergson, le présent qui permet la représentation temporelle stockée dans la mémoire. Ainsi, la reconnaissance de l’objet est réactivée, nous pourrions dire en utilisant un terme du numérique, « réactualisé » par le présent.

Ce que Merleau-Ponty nous dit en substance c’est que cette orientation choisie par l’attention au coeur de l’umwelt n’est pas un produit de l’ego mais qu’elle constitue un comportement vital et bio-régulateur.

Cette conscience focalisée sur laquelle peut s’appuyer une méta-attention selon la terminologie de Merleau-Ponty, permet la réflexivité sur les questions de valeurs intimes. Si d’un côté « chaque acte perceptif apparaît comme une adhésion globale au monde », la conscience qui s’ensuit n’est donc pas la perception mais c'est le fait de se savoir en jugement à partir de la perception.

Ainsi, Emmanuel Kessous précise son parallèle dans les intitulés plaçant « l’attention au monde » comme un acte fondamentalement politique dans le sens d’une réappropriation des espaces publics et dont le numérique est aujourd’hui un incontournable non-lieu, avec une conscience éclairée et régulatrice des manipulations et des libertés :


« L’attention au monde, c’est avant tout le regard politique porté par ceux qui se sentent concernés par les affaires économiques et sociales d’un monde commun où la régulation par les règles, justes et reconnues comme telles, perd jour après jour son caractère prédominant. »


Ainsi, depuis une sémiose perceptive jusqu’à l’énonciation sémantique (sans concevoir nécessairement le principe comme un processus à sens unique), nous pouvons considérer l’acte perceptif comme une réelle « initiation au monde ».

  1. Une attention flottante : de la rêverie et de l’inconscient


« La conscience du temps est toujours pour nous une conscience de l’utilisation des instants, elle est active, jamais passive… » (Gaston Bachelard)


Si nous avons vu que l’attention peut être captée, détournée à des fins marchandes entre autres, nous situons l’intérêt de celle-ci avec une attention dont la direction est opérée en toute conscience. Il y a donc une volonté, nous dirions même un « désir attentionnel » qui oriente la posture psychique, qui place l’esprit autant que le corps (nous en avons vu aussi son importance) dans une situation volontaire. Nous ne rentrerons pas ici dans une définition personnelle de la conscience, le sujet mériterait une étude spécifique.

Nous dirions que deux situations conscientes sont nécessaires pour se réapproprier cet espace de liberté permettant d’opérer des choix : une attitude qui est celle d’une attention focalisée, c’est celle nous l’avons vu, qui dirige l’esprit vers un objet spécifique et en cela elle est proche d’une attitude de focalisation voire de concentration ; d’un autre côté, une mise à disposition, plus délicate, est la recherche d’un état « flottant » comme on pourrait la comparer à « l’écoute flottante » du psychanalyste.


« Nous avons donc à notre disposition deux formes de pensées : la pensée dirigée et le rêve ou fantasmes.» (Carl Gustav Jung)


Dans ce second cas, il s’agit de mettre en conscience, dans cette attitude désir, le corps et l’esprit par un état de transe. N’ayons pas peur du mot, entendons par là qu’il s’agit d’accéder à un état modifié de conscience en ouvrant la frontière de l’inconscient et ainsi de se rendre disponible ; il s’agit donc d’un comportement volontaire, une appréhension du monde englobante où, comme nous l’avions précisé, la posture est générale et fait de cet ensemble un objet.

Carl Gustav Jung nous le dit en substance :


« L’attention suppose d’abord une transformation du champ mental, une nouvelle manière pour la conscience d’être présente à ces objets. » (Bergson)


Lorsque Gaston Bachelard nous parle de la rêverie, ce n’est pas qu’avec une approche esthétisante où il serait de bon ton de se laisser aller à la flânerie poétique par pure décontraction ou distraction de la réflexion mais par la nécessité même de transformer notre état de conscience. Cette approche perceptive est un moyen de compréhension qui ne considère plus la pensée comme unique voie d’appréhension du monde mais comme un lieu psychique où l’imaginaire peut pénétrer le Réel. Si Jung parle de formes archétypales qui par ce biais peuvent influer le quotidien, la posture est donc celle de la « porte ouverte » entre deux mondes. Chez Jung l’imaginaire est dynamique, encore une fois il n’est pas une option de la pensée, il est d’ailleurs au-delà de la pensée, différent toutefois de l’inconscient freudien, il n’est pas seulement le lieu du refoulement mais celui de l’accès à la connaissance profonde de nous-même.

A l’image de la caverne de Platon, ces formes noumérales sont les représentations auxquelles nous tentons d’accéder et de mettre en lumière dans la matière. La rêverie, dans ce que Jung appelle un état de « demi-sommeil » et de « pur ressentir » est la voie d’accès aux représentations qui conditionnent nos actions concrètes ; il s’agit d’une version de nous-même délicatement accessible au-delà de l’espace et du temps matériel.

La psychanalyse a abordé essentiellement la question avec l’analyse des rêves, chez Bachelard il s’agit plutôt du rêve éveillé ou du rêve conscient, un demi-sommeil, espace de lucidité qui a permet les échanges entre nos mondes psychiques afin de laisser filtrer les informations vitales.

Si nous considérons qu’il ne s’agit que peu d’un relâchement de l’attention c’est parce que nous avions assimilé la notion de l’attention à la mise à disposition dans un temps dédié de l’esprit dans une attitude consciente. Car le problème demeurera dans ce que les pensées, involontaires comme elles le sont la plupart du temps, viendront immiscer en nous, l’attention consiste alors dans ce « garde-fou », qui permet à l’esprit de maintenir dans la durée un état flottant. Nous voyons bien là que cette attitude demande toute une attention et que les choses ne sont pas si simples : il s’agit de rester maître de son intériorité.

Ainsi apprendre à rêver éveiller « se travaille », c’est une pratique en soi sinon une forme méditative  en mouvement. Nous savons que les types de méditations peuvent être variées selon les besoins mais aussi selon les cultures.

En d’autres termes, nous pourrions dire que le rêve éveillé comme forme de méditation est une façon de se réapproprier les espaces de nos représentations du monde. Elle est, quels que soient ses modes, une réappropriation même de la conscience.




  1. Un théâtre de la vie


Notre comportement attentionnel est un gage du maintien de nos libertés individuelles mais c’est aussi une proposition agissante vers une connaissance de nous-même et de ce nous-même dans le monde.


« De degré en degré, on sera amené à définir l'attention par une adaptation générale du corps plutôt que de l'esprit, et à voir dans cette attitude de la conscience, avant tout, la conscience d'une attitude. » (Bergson)


Chez Bergson, l’attention permet un accès facilité aux souvenirs, à la mémoire, elle nous permet d’avoir une connaissance affinée de l’objet. Plus cette action consciente s’effectue sur l’objet, plus celui-ci devient source de savoir car nos expériences associées et adaptées affinent les contours de nos représentations.

La question du savoir est donc au coeur du processus de connaissance des choses et nous voyons ici la part fondamentale que la culture, en termes d’accès aux représentations de nos mondes, façonne nos sociétés. L’art ne peut être depuis l’avénement de sapiens, une variable de divertissement. Si le théâtre du monde perdure avec cette force quelles que soient les humanités, les civilisations et les époques, c’est qu’il est un constituant vital d’un vivant au moins anthropologique. La question de l’utilité de l’art comme constituant de la culture ne se pose pas : l’art est indissociable de sapiens et porter atteinte aux notions culturelles signifie porter une atteinte directe à l’humanité.

Cette transmission, comme toute passation, s’éduque. Nous voulons dire par là que cette considération culturelle implique l’attention en amont et en aval de nos comportements envers le monde. En amont elle consiste en l’initiation, l’apprentissage. En aval, elle « goûte » le monde.

Pascale Goday nous dit en ce qui concerne le rapport que nous pouvons entretenir avec la connaissance du son et l’attention portée aux environnements :


« Avant la modernité télévisuelle et numérique, les nourrissons et les jeunes enfants évoluaient dans des environnements sonores familiers formant ce que l’on pouvait nommer une « symphonie domestique. » (Pascale Goday)


Etre attentif aux objets du monde c’est se réapproprier le monde. Il y a un comportement qui est de nature théâtrale ; prenons cette idée dans une conception noble du théâtre grec où la performance est miroir de nos univers matériels :

Nos mondes occidentaux ont mis à distance par pur divertissement et parce que « se planter » devant le miroir de nos réalités nous apparaissait trop difficile, les représentations artistiques, oubliant que la vie même comporte un aspect théâtral. Nous mettons en scène nos instants car nous avons compris ce jeu. Roland Barthes parle de nos mises en scènes opérées dans le Réel gommant ainsi subrepticement les frontières entre représentations et temporalités quotidiennes, ici à propos de l’attente d’un rendez-vous amoureux :


« Il y a une scénographie de l’attente: je l'organise, je la manipule, je découpe un morceau de temps où je vais mimer la perte de l'objet aimé et provoquer tous les effets d'un petit deuil. Cela se joue donc comme une pièce de théâtre. » (Roland Barthes)


Le théâtre se joue parfois dans notre tête avant de se vivre dans le corps ; nous élaborons des stratégies de jeu qui impliquent nos émotions, nos doutes et nos certitudes. Est-ce la peur du vide, de l’oubli et de la mort qui nous pousse à combler, à inventer par des scénarios les contextes de nos actions ? Souvent ces instants sont configurés malgré nous avec un manque de discernement notable ; alors il s’agit de réinvestir le théâtre du monde dans un jeu du corps et de l’esprit attentifs. Attentifs à soi et attentifs au monde.

Barthes ouvre ainsi la question de la relation qu’on entretient avec celui-ci, faut-il se laisser emporter par le flux des modes et des airs du temps qui nous conditionnent dans une forme d’asservissement ? Quel comportement dois-je adopter dans cette relation ? C’est une question épistémologique : qu’est-ce que je cherche exactement ? Comment puis-je parvenir à rendre mes aspirations conformes à ces réalités ?   


Les frontières entre les représentations et le Réel sont beaucoup plus fines que nous voudrions bien l’imaginer, c’est notre propos. Cette mise à distance toute occidentale est une forme de détournement de l’attention ; nous cédons cette part de nous dans des postures plus ou moins conscientes et volontaires.

Se réapproprier l’espace public dans une attitude performative où la porosité des sens prend en compte le jeu théâtral de nos quotidiens passe par la réappropriation des formes d’art, dans l’éducation et dans la pratique en dehors de cadres anecdotiques mais sans en ôter la notion de plaisir : sortir des contextes de divertissements purs pour retrouver le sacralité laïque de l’art, dans un soucis de bien universel et partageable.


« Ce n’est qu’à partir d’un espace public conçu jusque dans sa microdimension neuronale qu’on pourra monter une résistance crédible au neurototalitarisme qui se met en place à travers les dynamiques actuelles du sémio-capitalisme en voie rapide de numérisation. » (Citton)


Le théâtre moderne et contemporain, parfois très performatif a mis en lumière ses aspects délicats où la démarcation entre la représentation et le Réel s’efface volontairement pour ouvrir une dynamique des langages entre conscient et inconscient, matière et mémoire ou encore Réel et monde archétypal. Nous pensons notamment à Antonin Artaud, Marina Abramowicz, Pina Bausch, Alejandro Jodorowski ou encore à Marcel Duchamp.

Nous pouvons réinvestir nos attentions, facultés intimes, nos comportements et nos corporéités dans un monde qui nous est offert plutôt qu’une société qui phagocyte nos désirs inconscients à des fins funestes.

Le théâtre est partout, il est mouvement, il est sonore, il est gustatif, il est dans la cité ou dans la nature comme dans le silence de nos replis intimes.

Etre attentif au monde c’est porter attention à nos propres sens et les réinvestir :


« La sensualité est la première roue motrice de notre machine. Elle pousse notre existence en avant, la rend joyeuse et vivante. Tout ce que nous rêvons beau et noble s’y rattache. Sensualité et volupté font l'esprit de la musique, de la peinture et de tous les arts. » (Barthes)


Il y a quelque chose qui dépasse l’apprentissage, il y a ce quelque chose de plus noble qui touche le coeur de l’humanité. Yves Citton nous le dit de cette façon :


« Ce que nous percevons comme « un geste musical » digne d’admiration relève d’une « performance » (au sens de spectacle fait pour être perçu par autrui et au sens d’exploit athlétique) qui nous étonne en ce que, quoique presque intégralement programmée (par différentes formes d’entrainement, mémorisation, lecture de partition), elle excède singulièrement la somme de programmation que nous pouvons y reconnaître. » (Citton)


Si cette partie attentionnelle a été cédée plus ou moins malgré nous au privé, c’est dans un souci de bien commun que l’état doit se préoccuper du « care », cette attention qui s’engage vers l’autre. Mais cela ne peut se réaliser qu’à partir du moment où un autre type d’attention peut advenir, celle qui se pose sur les valeurs que nous voulons défendre dans le détachement des buts marchands. Reprendre possession de l’espace public commence par reprendre conscience, solliciter les attentions envers nos comportements physiques et psychiques avec des gestes simples d’accueils attentifs, d’écoutes et d’ouvertures. C’est dans cette optique que nous ne voulons pas utopique et que nous avons mené nos recherches sur la kairophonie, une posture d’écoute des univers sonores dans des hypothèses de signifiances, pour y répondre ensuite et rouvrir des relations au monde.

Ainsi nous aurons compris de l’importance de cette interface non numérique qu’est notre corps :


« Nos micro-gestes ne sont véritablement des gestes (humains) que dans la mesure où ils incluent une capacité d’attention réflexive, susceptible de reconsidérer (toujours partiellement, et le plus souvent à l’échelle micro-) les processus de valorisation dont ils émanent. »


Il s’agit de se mettre en mouvement de désir sans être harasser par les pensées. Le mouvement permet l’actualisation de nos mémoires  et de nos inconscients dans un présent de l’être. Amorcer les choses graduellement, par le geste est comme le dit Alain : « Le début d’une danse » ou comme le dit encore Samuel Becket : « Dance first. Think later. it’s the natural order ».



Conclusion


Nous avons vu que l’attention est devenue une valeur marchande, cette « économie de l’attention » basée sur des techniques managériales et conceptualisée dans le marché du numérique a un impact certain sur nos comportements de consommation : il nous détourne de nos préoccupations vitales. Le marché mise ainsi sur nos déficits attentionnels de plus en plus prononcés pour orienter nos habitudes.

Ce détournement est dans beaucoup de situations effectué sans notre consentement, avoir du discernement et conserver une liberté est devenu une résistance complexe dans une « fabrique du consentement » qui joue sur les paramètres fragiles des consciences.

Dans ce capitalisme sans état d’âme, nous avons opposé à ce que nous considérons comme une dérive, une réappropriation de nos espaces de libertés par une éducation d’un côté (ré-apprentissage de l’attention) et d’un autre (pratique et intérêt à l’art comme principe vital et anthropologique) ; il s’agit dans l’urgence que les préoccupations citoyennes et les polices publiques réinvestissent les notions de bien commun par un intérêt accru vers les sensibilités de « l’être au monde ».



Références :


Alain, Propos sur le bonheur, Éd.Gallimard, 1928

Theodor W. Adorno. L’industrie culturelle, 1963 - Textes essentiels, sciences de l’information et de la communication, p.66. Sélection par Daniel Bougnoux, Larousse 1993

Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant, 1931, Éd. Stock

Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Éd. du Seuil, 1977

Samuel Becket, En attendant Godot, 1948-1949

Belsky et al., 2007 ; Bornstein, 2015 ; Bates et al., 2012 ; National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine, 2016. 

Franco Berardi, « Attention et expérience à l’âge du neuro-totalitarisme » in Yves Citton (dir.), L’économie de l’attention, op. cit.

Henry Bergson, Matière et Mémoire, Flammarion, 1896

Yves Citton, Espace public neuronal et dégagements attentionnels (2016) https://hal.science/hal-01373148v1/document. HAL Id: hal-01373148)

Régis Debray, Cent Métaphores

Umberto Eco, « La guerre du faux », Éd.Grasset et Fasquelle, 1985

Philippe Festou, Kairophonie, univers sonores comme lectures signifiantes (Thèse 2025)

Pascale Goday, L’enseignement de la perception sonore comme outil de conscientisation écologique

Hale et Guan, 2015 ; Hinkley et al., 2014 ; Nikkelen et al., 2014 ; Pea et al., 2012 ; Zhang et al., 2016

INSEE, 14/10/2025 : Santé mentale et usages du numérique. https://www.insee.fr/fr/statistiques/8616813?sommaire=8616883

Sophie Jehel et Alexandra Saemmer, Université Paris VIII, Séminaire, 22 janvier 2026

Carl Gustav JungMétamorphoses de l’âme et ses symboles, Éd. Georg. 1912

Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, 1781

Emmanuel Kessous, L’attention au monde. éd. Armand Colin, Paris, 2012 https://univ-scholarvox-com.ezproxy.univ-tln.fr/book/88819640

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Abraham Moles, Art et ordinateur. In: Communication et langages. N°7, 1970

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Vittoria Traverso, Publication , 22 janvier 2026. Selon Gloria Mark, autrice d’ « Attention Span : A Groundbreaking Way to Restore Balance, Happiness and Productivity »

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